Comment Trump gardera une emprise sur son camp après son départ de la Maison Blanche

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Les leaders du « Grand Old Party », conscients qu’une partie de leur base électorale est définitivement acquise au trumpisme, s’accommodent des positions complotistes du président sortant.

C’est un épisode qui en dit long sur l’état actuel du Parti républicain américain et sur les calculs à long terme dans lesquels il se trouve déjà plongé. Dix jours après la projection de la victoire définitive de Joe Biden à l’élection présidentielle de 2020, les leaders du Grand Old Party (GOP) continuent de raser les murs. L’équipe de Meet the Press, émission politique culte de la chaîne NBC, n’a pas su convaincre un seul des plus de 50 sénateurs républicains de venir sur son plateau dimanche.

Ce refus de répondre aux questions du journaliste vedette Chuck Todd s’inscrit dans une séquence qui s’éternise et inquiète de nombreux observateurs aux États-Unis. Donald Trump n’a toujours pas concédé sa défaite auprès de son rival démocrate et agite le spectre – à ce jour infondé – d’une fraude électorale. Du jamais-vu dans l’histoire contemporaine du pays.

Pendant ce temps-là, quasiment aucun ténor du GOP n’est monté au créneau pour contredire le président sortant. Certains, comme le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham, l’appuient sans nuance. D’autres se contentent de plaider son droit de contester les résultats dans les États où le dépouillement a traîné. Tous affirment, quoi qu’il en soit, que tout cela va bientôt rentrer dans l’ordre. Mais lequel?

Calculs à deux, quatre, six ans

Cette frilosité traduit avant tout la crainte des barons républicains de se trouver contraints à renier, devant des millions de téléspectateurs, les propos incendiaires de Donald Trump. En sachant que l’un de ces téléspectateurs serait presque certainement Donald Trump lui-même, étant donné sa boulimie des chaînes d’information.

Au-delà de ce détail, le fait est que le locataire de la Maison Blanche s’est solidement arrimé l’électorat républicain et a resserré son emprise sur la direction du parti. Une direction incarnée notamment par le patron de la majorité sénatoriale du GOP, Mitch McConnell, et celui de l’opposition à la Chambre des représentants, Kevin McCarthy. Dans ce brouillard inédit, ces deux hommes expérimentés ne perçoivent qu’une chose: les sièges détenus par les républicains qui seront remis en jeu dans les deux chambres lors des élections de mi-mandat, en novembre 2022.

« Il y a aujourd’hui des parlementaires GOP qui font des calculs sur les deux, quatre, voire six prochaines années. Ils veulent sécuriser leur réélection sans froisser les électeurs de Trump », constate auprès de BFMTV.com Soufian Alsabbagh, spécialiste de politique américaine et du Parti républicain.

Il faut rappeler que malgré sa défaite, le président sortant a recueilli le suffrage de plus de 73 millions d’Américains. C’est 10 millions de voix de plus qu’il y a 4 ans et un record absolu pour un perdant. Par ailleurs si Joe Biden a fait le plein de voix chez les démocrates, il en va rigoureusement de même pour le milliardaire en dépit de ses outrances: d’après un sondage réalisé à la sortie des urnes par l’institut Edison Research, 94% des électeurs se revendiquant républicains ont voté pour lui.

« Admettons qu’après le départ de Trump, le GOP choisisse de revenir à une ligne plus traditionnelle, moins populiste; il y a fort à parier qu’une majorité des électeurs républicains de 2020 s’en satisferait. Mais les leaders du parti ont un gros problème, c’est que Donald Trump a fait beaucoup plus que convertir des républicains classiques à sa ligne: il a recueilli de nouveaux électeurs, qui désormais font partie d’une base totalement anti-élites, qui suivra dorénavant cette ligne populiste, même quand elle vire au complotisme le plus délirant. Et ce deuxième effet a totalement supplanté le premier », analyse Soufian Alsabbagh.

Changement d’ADN

Le Parti républicain l’a bien compris: il sera désormais impossible de compter sans cet électron libre qui a durablement bouleversé l’échiquier politique des États-Unis. Et si d’aventure Donald Trump devait s’effacer, ce qui paraît hautement improbable, les traces laissées par sa rhétorique populiste sont à bien des égards indélébiles. Selon Mathieu Gallard, directeur d’études à l’institut de sondage Ipsos, « les barons du GOP sont coincés par le fait que Trump a changé l’ADN du parti ».

« Il a remplacé le libre-échangisme et la modération sur les sujets migratoires par un discours économique souverainiste et nativiste sur le plan identitaire. C’est un changement fondamental, similaire dans son ampleur à ce qu’ont vécu les républicains sous Ronald Reagan, dont la politique néolibérale a influencé la doctrine du GOP », compare-t-il.

Le sondeur rappelle qu’à l’époque, cette doctrine avait été validée par l’électorat – en témoigne la réélection triomphale de Ronald Reagan en 1984. C’est ainsi que les hiérarques républicains ont, les décennies suivantes, défendu des remèdes néolibéraux pour se faire élire.

« C’est pareil pour le discours trumpiste. Et ce sera très difficile pour les dirigeants actuels du parti de revenir là-dessus », prédit Mathieu Gallard.

« Il ne faut pas oublier que ces gens ont obtenu leurs premiers mandats sous les présidences Reagan et Bush », abonde Soufian Alsabbagh. Du reste, selon le politologue, un retour au classicisme conservateur les condamnerait à la défaite:

« Sur les huit dernières élections présidentielles, sept ont été remportées dans le vote populaire par les démocrates. Le système électoral favorise les républicains et leur a permis de gagner la Maison Blanche à de nombreuses reprises, mais les démocrates ont quasiment toujours eu plus de voix à l’échelle nationale. Donc les républicains auront absolument besoin de ce nouvel électorat trumpiste pour survivre. »

« Ne pariez jamais contre moi »

Cela est d’autant plus vrai lorsque cet électorat est persuadé qu’on leur a volé la victoire. Ce que Donald Trump martèle sur Twitter plusieurs fois par jour, avec plus ou moins de majuscules, sans jamais donner le moindre signe de vouloir céder. Interrogé récemment par l’hebdomadaire conservateur Washington Examiner, le président a prononcé cette mise en garde: « Ne pariez jamais contre moi. »

Les dirigeants du GOP ont donc décidé de jouer la montre, de participer à un jeu de dupes où tout le monde sait que Joe Biden a remporté l’élection et que Donald Trump quittera la Maison Blanche le 20 janvier, comme le prévoit la Constitution américaine. Certains se sont même pris à espérer, raconte Politico, que les normes politiques d’antan reprendraient leurs droits.

Désormais, ceux-là courent le risque de voir le milliardaire mobiliser sa base aux prochains scrutins, notamment en soutenant des candidatures dissidentes. Car tout indique que Donald Trump entend bel et bien rester dans le paysage.

Trump TV

Alors qu’il empêche les équipes de Joe Biden d’entrer en contact avec les siennes – par exemple pour coordonner la riposte contre l’épidémie de Covid-19 -, le président prépare l’après. Selon le site d’information politique Axios, il envisage de créer un média pour concurrencer Fox News. La chaîne conservatrice, pourtant pro-Trump, a en effet commis l’erreur fatale d’annoncer trop tôt la victoire des démocrates dans l’Arizona. « Ils ont oublié la poule aux œufs d’or! », a raillé le milliardaire jeudi sur Twitter.

Toujours selon Axios, ce média ne serait pas une chaîne câblée mais plutôt entièrement numérique. Un modèle économique peu coûteux qui permettrait à Donald Trump de parler directement à sa base sans se soucier de ce qu’en pensent les caciques du Parti républicain, dont il se moque comme d’une guigne. « Il y a un bémol, c’est la paresse de Trump », note toutefois Soufian Alsabbagh.

« Il faut du temps à la fois pour créer le média et pour y délivrer son message de façon structurée. Donc pour que ce média lui serve, il faut qu’il soit en place à la mi-2021. Parce que d’ici janvier 2023, il y aura déjà des concurrents républicains – type Ted Cruz ou Marco Rubio – qui vont sortir du bois pour candidater à la présidentielle de 2024. Donc il y a tout de même une question logistique d’après moi », fait-il observer.

Horizon 2024

Cette présidentielle de 2024 est précisément l’horizon vers lequel regarde Donald Trump. Une déclaration de candidature dès le lendemain de son départ de la Maison Blanche est tout à fait plausible. Son désir de revanche vitrifie l’appareil républicain, tenaillé entre l’envie d’emmener son électorat dans une direction moins populiste et la prise de conscience qu’avec ses millions de fidèles, le futur ex-président détient un réel pouvoir de nuisance.

« Ils peuvent se dire que sa rhétorique populiste leur a coûté l’élection de 2020, mais la réalité est que Trump a mené une campagne qui a solidifié l’électorat de 2016. Et les électeurs ont plus voté pour Trump que pour le Parti républicain. Il fait peur à la fraction modérée du GOP, mais il est un formidable accélérateur d’adhésion. Enfin, en 2024, il ne sera plus le sortant », rappelle Mathieu Gallard.

Pour Soufian Alsabbagh, les leaders républicains préféront toujours changer de paradigme, quitte à se renier, que prendre le risque de perdre la main face aux démocrates, à l’aube d’un mandat Biden qui s’annonce très difficile:

« Ce qui compte en politique aux États-Unis, c’est de parvenir à un ‘outcome’, à une finalité. L’objectif des conservateurs, c’est avant tout de conserver. L’Amérique telle qu’elle est aujourd’hui leur convient très bien. Donc pourquoi ne pas bloquer le système et refuser le vieux logiciel bipartisan et collaboratif voulu par Joe Biden? »

BFMTV

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